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26 septembre 2017 2 26 /09 /septembre /2017 09:24

Notes de lecture. Les Lettres de mon Moulin d’Alphonse Daudet.

Du fond de notre mémoire surgissent, parfois de façon inattendue, des images, des phrases issues de lectures faites lors de notre enfance :

« Ah ! Gringoire, qu’elle était jolie la petite chèvre de M. Seguin ! qu’elle était jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils blancs qui lui faisaient une houppelande ! »

« Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette ; c’était le soir… »

« Qui n’a pas vu Avignon du temps des Papes n’a rien vu. »

« M. le sous-préfet était couché sur le ventre, dans l’herbe, débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas… et, tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet faisait des vers. »

Comme les Fables de La Fontaine, les Lettres de mon Moulin ont laissé dans notre esprit une empreinte durable ; comme la plupart des textes que l’on fait lire aux enfants (y compris les contes), elles ne présentent pas une vision angélique du monde, mais parlent aussi de la mort, de la méchanceté humaine, évoquent des angoisses séculaires, comme la peur du loup.

Il faut lire, adulte, ces Lettres, dont beaucoup sont inconnues du grand public.

Elles ne parlent pas que de la Provence, mais aussi de la Corse, de l’Algérie. Cinq d’entre elles sont consacrées à la Camargue.

Si plusieurs sont légères, voire comiques (La mule du pape, Le curé de Cucugnan, Les trois messes basses), d’autres sont tristes ou empreintes de mélancolie (Les vieux, L’agonie de la Sémillante).

L’une d’entre elles est consacrée à Frédéric Mistral ; son ami Daudet lui rend visite peu avant la publication de Calendal, auquel il apporte encore des modifications, alors qu’il en a commencé l’écriture sept ans auparavant.

Sur cette œuvre, Daudet écrit notamment les lignes suivantes :

« Mais qu’importe Calendal ? Ce qu’il y a avant tout dans le poème, c’est la Provence – la Provence de la mer, la Provence de la montagne – avec son histoire, ses mœurs, ses légendes, ses paysages, tout un peuple naïf et libre qui a trouvé son grand poète avant de mourir… Et maintenant, tracez des chemins de fer, plantez des poteaux à télégraphes, chassez la langue provençale des écoles ! La Provence vivra éternellement dans Mireille et dans Calendal. »

Et, plus loin, Daudet écrit ces belles lignes :

« Puis, voilà qu’un beau jour le fils d’un de ces paysans s’éprend de ces grandes ruines et s’indigne de les voir ainsi profanées ; vite, vite, il chasse le bétail hors de la cour d’honneur ; et, les fées lui venant en aide, à lui tout seul il reconstruit le grand escalier, remet des boiseries aux murs, des vitraux aux fenêtres, relève les tours, redore la salle du trône, et met sur pied le vaste palais d’autre temps, où logèrent des papes et des impératrices.

Ce palais restauré, c’est la langue provençale.

Ce fils de paysan, c’est Mistral. »

Mais, comme je l’ai dit plus haut, il n’est pas question que de la Provence dans les Lettres de mon Moulin. Elles contiennent aussi, notamment deux textes sur ses souvenirs d’Algérie (A Milianah, Les sauterelles). Il ne s’agit pas de l’une de ces nombreuses descriptions purement « touristiques » que produisit l’engouement orientaliste. Daudet parle aussi des hommes, notamment de Sid’Omar, « Salomon en boutique ». Ses coreligionnaires n’hésitent pas à le prendre pour arbitre et Daudet décrit une de ses audiences. Il esquisse également une description de la communauté juive de la petite ville de Milianah. Il peint un tableau apocalyptique d’une invasion de sauterelles et des moyens utilisés pour les détruire ; voici la fin de ce texte :

« Le lendemain, quand j’ouvris ma fenêtre comme la veille, les sauterelles étaient parties ; mais quelle ruine elles avaient laissée derrière elles ! Plus une fleur, plus un brin d’herbe : tout était noir, rongé, calciné. Les bananiers, les abricotiers, les pêchers, les mandariniers se reconnaissaient seulement à l’allure de leurs branches dépouillées, sans le charme, le flottant de la feuille qui est la vie de l’arbre. On nettoyait les pièces d’eau, les citernes. Partout des laboureurs creusaient la terre pour tuer les œufs laissés par les insectes. Chaque motte était retournée, brisée soigneusement. Et le cœur se serrait de voir les mille racines blanches, pleines de vie, qui apparaissaient dans cet écroulement de terre fertile… »

Ainsi, on le voit, les Lettres de mon Moulin sont autant une source documentaire de grand intérêt qu’une grande œuvre littéraire.

Il en existe de multiples éditions ; l’une de celles que je préfère est celle des Presses de la cité/ Fasquelle (1965), avec de belles illustrations par G. de Sainte-Croix.

Jean-Louis Charvet.

jlcharvet.over-blog.com

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