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19 juin 2013 3 19 /06 /juin /2013 06:28

Comédie et religion.

Le texte qui suit, extrait d’un article publié dans le numéro de juillet-août 1897 de la Nouvelle Revue, a l’intérêt de montrer les rapports complexes de la religion et du théâtre, dans la civilisation chrétienne ; on peut trouver le texte intégral de l’article, intitulé « La comédie de société au XVII° siècle »  sur le site Gallica.

Jean-Louis Charvet.

 

«  Plus hautain à la fois et plus rude, le génie romain se montre aussi plus âprement logique, et, lorsque les fêtes publiques perdent leur caractère purement religieux, lorsque la nécessité d'acteurs plus nombreux développe l'habitude de ne faire monter sur la scène que des esclaves ou la lie de la plèbe, la profession devient infâme, et, rayé de sa tribu, déchu de ses droits, presque assimilé à un esclave, le citoyen qui l'exerce peut être jeté en prison, frappé du fouet, sans procès, sans discussion. Mais, tandis que la loi le frappe, le clergé païen continue de l'honorer, et ce sont les Pères de l'Eglise qui, combattant en même temps l'idolâtrie et l'immoralité, vont aiguiser à nouveau les armes un peu émoussées de la jurisprudence. La passion délirante de ce peuple pour les spectacles, les jeux du cirque qui le consolent de la liberté perdue, les spectateurs prenant parti pour tel ou tel acteur, en venant aux mains et ensanglantant la scène, l'audace des histrions atteignant ce délire que Pylade osa lancer des flèches sur le public et blessa plusieurs personnes, les pantomimes figurant la danse nuptiale et les actions les plus lascives, un homme brûlé vif dans l'Hercule furieux, actrices et acteurs revenant tout nus à la fin des représentations sur la demande du public, à Carthage, à Antioche, la foule fascinée par les bouffonneries d'un mime au point de ne pas entendre l'ennemi qui entre dans la ville; des prêtres, des serviteurs du Christ embrassant même le métier maudit; un tel débordement rendit plus difficile la tâche de l'Eglise, explique ses rigueurs. Pas de condamnation générale prononcée par les papes, par les conciles œcuméniques; mais les conciles provinciaux font l'office de ceux-ci, excluent le comédien de la communion, le privent du sacrement de la pénitence s'il ne renonce à sa profession, défendent aux laïques, aux clercs, aux évêques de donner des spectacles profanes ou d'y assister. Un autre auxiliaire vint à l'Eglise, l'invasion barbare qui mit fin à l'orgie scénique dans l'empire d'Occident.

"Je suis comédien du roi, et vous êtes comédien du pape", répondait Dancourt au Père de la Rue, et l'on sait que Ninon de Lenclos plaçait dans sa chambre le portrait de Baron en face de celui de Massillon (célèbre prédicateur), les deux meilleurs comédiens de son temps, disait-elle de très bonne foi, sans aucune intention d'ironie. Toute assimilation à part, il faut bien convenir que l'Eglise ressuscita le théâtre dans le monde moderne: à l'exemple des religions antiques, elle avait compris que l'éducation morale et religieuse des peuples comme des enfants se fait par les yeux, par les sens, qu'il y avait là un merveilleux ressort de séduction et d'influence, à une époque où l'imprimerie n'existait pas encore, où les foules soupiraient après quelques gouttes de joie pour embellir leurs existences monotones. Au lieu des Dionysiaques ou des Panathénées, on dramatisa les récits des Ecritures, Noël, l'Epiphanie, la Passion, comme on fait encore aujourd'hui à Oberammergau; on ajouta même à certains jours de l'année des bouffonneries indécentes, souvenirs des Lupercales. Le clergé français recrute des acteurs parmi ses fidèles, organise des confréries qui lui prêtent assistance, le suppléent; enfin il fait jouer les mystères en dehors des églises. Peu à peu, à mesure que les Confrères de la Passion, les Clercs de la Basoche, les Enfants sans Souci essayent de s'affranchir, mêlent le profane au sacré, reparaît l'antique rancune et commencent à revivre les anciennes défenses contre les représentations sacrilèges comme la Fête des Fous, contre les rapports trop intimes de beaucoup de prêtres avec les farceurs. Cependant Léon X aime et protège le théâtre: un cardinal italien fait jouer pour lui la Calandra; lui-même mande de Florence à Rome des acteurs qui, devant la cour pontificale, jouent cette très anacréontique Mandragore de Machiavel. Survient la Réforme: l'Eglise de France veut ne pas rester en arrière du protestantisme qui proscrit ce déduit, et voilà les acteurs frappés au même titre que les bateleurs et les jongleurs. Poussé par elle, le Parlement sévit avec âpreté: tantôt il les condamne aux verges, au pain et à l'eau; tantôt il impose les Confrères de la Passion de mille livres tournois (première origine du droit des pauvres); ou bien encore il interdit de représenter les mystères sacrés, défense qui provoqua la renaissance du théâtre en obligeant les acteurs à traduire ou à imiter les anciens.

Après maintes hésitations, les rois de France prennent parti avec le peuple pour les comédiens contre l'Eglise et les parlements. Bouffonneries et ballets pénètrent en France avec François I°, avec Catherine de Médicis, qui "riait de tout son saoul" aux farces des Zani et des Pantalons, car elle était joviale, observe Brantôme, et aimait à dire le mot. Gli gelosi (les Jaloux de plaire) sont appelés, protégés par Henri III, en dépit des magistrats qui fulminent et leur reprochent de n'enseigner que paillardises. "Ils prenaient de salaire, dit l'Estoile, quatre sols par tête de tous les Français qui les voulaient aller voir jouer, où il y avait tel concours et affluence de peuple que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris n'en avaient pas tretous ensemble autant quand ils prêchaient." Henri IV écrit à l'Arlequin de M. le duc de Mantoue qui avait la meilleure troupe d'Italie; il comble de faveurs la célèbre Isabelle Andreini, à laquelle le cardinal Aldobrandini faisait les honneurs de sa table, que le Tasse et l'Arioste chantèrent, qui écrivait des vers, des pièces de théâtre et fut couronnée par des Académies.

Quant à Marie de Médicis, elle multiplie les avances à Arlequin pour qu'il vienne la voir, l'appelle mon compère, souffre qu'il la nomme ma commère, accepte d'être marraine d'un de ses enfants. Les voyages des comédiens se négocient entre la reine et le duc de Mantoue avec le sérieux d'une affaire d'Etat: avant leur retour en 1608, les pourparlers durent près d'un an et demi: car la vanité, les prétentions pécuniaires, les rivalités des acteurs mettent à chaque instant des bâtons dans les roues.

...

Victor du BLED.”

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Published by froidefond - dans SPECTACLES
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