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29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 12:40

Le capitaine Dreyfus à l’île du Diable (îles du Salut, Guyane française).

Ci-dessous un texte contenant d’intéressants détails sur les conditions de détention de Dreyfus ; il est  tiré des Annales politiques et littéraires du 13 septembre 1896.

 «  Fausse alerte...

Le bruit a couru, cette semaine, que le traître Dreyfus s'était évadé des îles du Salut où il est déporté... Mais quoi qu'on en ait dit, il n'est pas facile de se sauver de ce rocher, entouré de récifs et battu par les vagues... Les curieux croquis que nous publions dans le Supplément d'après de récentes photographies, en donneront une idée à nos lecteurs. En supposant que le prisonnier réussisse à tromper la vigilance de ses gardiens, il a toutes les chances d'être dévoré par les reptiles et les insectes qui pullulent en cet horrible climat.

D'ailleurs Dreyfus est étroitement surveillé. M. Gaston Calmette nous apportait hier de curieux détails sur le régime qui lui est imposé. D'abord une description sommaire de l'île du Diable: c'est la plus aride et la plus exiguë des trois îles du Salut. C'est, à vrai dire, un rocher plutôt qu'une île, car toute culture y est impraticable, et les pluies qui tombent sans discontinuer pendant cinq mois suppriment invariablement le peu de végétation qu'un soleil lourd et brûlant aurait laissé sortir comme par surprise.

Jusqu'à l'année dernière, ce rocher avait été affecté à l'isolement des lépreux dans quelques cases de bois recouvertes de paille, et à une chèvrerie bientôt supprimée à cause du climat trop malsain. Quand l'ordre arriva de Paris de transformer l'îlot pour Dreyfus, on mit le feu aux cases, c'était le seul moyen de purger le rocher de leur vermine, et on construisit à grands frais deux nouveaux "carbets", c'est le nom de ces demeures en bois et en paille; l'un était destiné au surveillant chef et aux six surveillants, tous anciens sous-officiers, préposés à la garde du condamné, avec deux déportés comme domestiques; l'autre était réservé au condamné.

C'est là qu'il vit depuis dix-huit mois.

Il n'y a autour de lui, affirme notre confrère, ni soldats d'infanterie de marine, ni garnison d'aucune sorte. Il est libre de ses mouvements, libre de ses occupations, libre de son temps; et, du lever au coucher du soleil, il peut aller et venir à sa guise dans les limites du rocher.

Mais la consigne de garde est aussi précise que rigoureuse: les six surveillants se partagent le service de jour sous la direction de leur chef, le brigadier Lebars; ils se relèvent de quatre heures en quatre heures, comme à bord des navires de l'Etat, et pendant ce quart ils doivent se rendre compte de toutes les allées et venues de leur prisonnier sans le perdre de vue un seul instant et sans lui adresser la parole. Puis, quand la nuit est venue, l'un d'entre eux, armé, est enfermé dans une sorte de tambour contigu à la chambre du déporté, et jusqu'au lever du soleil il a mission de veiller, debout, Dreyfus, sans lui parler jamais en aucune circonstance, sous aucun prétexte et en aucun cas.

Cette corvée nocturne, qui incombait, on ne sait pourquoi, au même serviteur pendant toute la durée de l'année dernière, a été tellement pénible et fatigante qu'on a observé un commencement de folie chez le malheureux qui y était astreint: aussi l'administration de la Guyane a-t-elle décidé d'établir, pour cette longue veillée de nuit, un roulement parmi les gardes, et le même homme ne passe plus désormais qu'une seule nuit debout chaque semaine dans la case du déporté. Mais ce sont toujours les sept mêmes personnes qui sont chargées de la surveillance; il n'y a pas de relève pour elles, contrairement à ce qu'on a raconté, et depuis l'arrivée de Dreyfus dans l'île du Diable, impassibles, méthodiques, inlassables, attachées par ordre à son ombre, maudissant leur sort encore plus que le sien, et devant lui toujours muettes, elles sont là.

Sous l'influence de ce régime, Dreyfus a beaucoup vieilli.

Le malheureux n'a plus d'âge, pour ainsi dire: le corps s'est courbé, les cheveux ont blanchi, le visage est devenu jaune et creux, la barbe, qu'il porte depuis un an, est presque complètement grise. La démarche est lasse et lente.

Cependant ses allées et venues à travers l'îlot sont très fréquentes, et on peut, avec une jumelle, les suivre de l'île Royale, où se trouvent l'infanterie de marine et quelques condamnés (entre autres, Altmayer, devenu un excellent contremaître) aussi facilement que de l'île Saint-Joseph, où sont détenus la plupart des forçats, les anarchistes, et où habite le bourreau, un forçat lui aussi, mais un véritable athlète, le seul, parmi les détenus, qui ait le droit de porter la moustache!

D'un côté, l'île Saint-Joseph avec le bourreau, de l'autre l'île Royale avec les forçats, tel est l'immuable horizon du déporté, avec l'immensité de la mer au-delà des brisants et des récifs! »

 

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Published by froidefond - dans CRIMES ET CHATIMENTS.
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