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16 juin 2013 7 16 /06 /juin /2013 18:18

Extraits d'un article paru dans La Nouvelle Revue, Juillet-Août 1897.

" Le fanatisme en Turquie (suite).

... Si la loi de Mahomet prêche la tolérance, si les Turcs ont un bon naturel, d'où vient donc qu'il y ait eu parfois des explosions de fanatisme en Orient?

D'abord parce qu'il y a dans tous les pays, dans tous les temps, - surtout aux époques barbares, et la Turquie est encore, à un certain point de vue, dans une demi-barbarie, - des aberrations de sens moral, des aveuglements d'esprit, et des appétits désordonnés, de pouvoir et de domination, des convoitises et des instincts grossiers; une tendance presque fatale de l'autorité à faire tout plier sous son sceptre.

Le catholicisme - que nous avons le droit et le devoir de placer bien au-dessus des autres religions puisque nous le préférons à toutes les autres, - n'a-t-il pas vu parfois des esprits étroits travestir les plus nobles maximes de l'Evangile? Ainsi St-Augustin a dit cette vérité évidente: "L'homme ne peut croire que de son plein gré".

Léon XIII l'a rappelé récemment en ces termes: "C'est la coutume de l'Eglise de veiller avec le plus grand soin à ce que personne ne soit forcé d'embrasser la foi catholique contre son gré".

Est-ce que cette doctrine si formelle a empêché le catholicisme d'avoir des fanatiques? Simon de Montfort contre les Albigeois? le baron d'Oppède contre les Vaudois? François I°, Charles IX, même Louis XIV comme Marie Tudor en Angleterre et Philippe II en Espagne contre les hérétiques et les Protestants? Richard Cœur-de-Lion contre les Musulmans? malgré les Papes, malgré St-Dominique, le cardinal Sadolet, les Fénelon, les Bossuet, les Noaïlles et les interprètes les plus autorisés de l'Evangile? 

N'a-t-on pas vu le marquis de Pombal, peu chrétien cependant, brûler des Jésuites en Portugal, comme coupables d'hérésie!

Est-ce que la Réforme et la Philosophie n'eurent pas aussi leurs fanatiques? Cromwell massacrant les prêtres catholiques d'Irlande, Calvin brûlant des papistes. Et Marat, et Robespierre excitant à l'extermination, et St-Just voulant tout anéantir, et Carrier violant ses victimes sur des galiotes et immolant jusqu'à de petits enfants?

Et puisque nous nous occupons spécialement de l'Islam, que dire de ces guerres religieuses qui amenèrent des chrétiens de nom comme un Richard Coeur-de-Lion, roi d'Angleterre, à faire servir aux ambassadeurs de Saladin trente têtes de Musulmans, bouillies par son cuisinier; un grand empereur, comme Charles-Quint à piller, saccager et incendier Tunis dont il emmène dix mille esclaves. A la prise de Cordres, les poèmes contemporains nous le rappellent dans leurs chants:

 

En la cité, n'est resté nul païen

Tous sont occis ou devenus chrétiens.

 

Et nos Croisés!... J'aime mieux citer un auteur très catholique (Léon Gautier), autorisé par ses études et par son talent à flétrir ces excès barbares:

 

"Il ne faut pas demander à la guerre d'être douce, dit-il; mais au moyen-âge, elle a souvent été atroce, et les chrétiens n'ont pas assez montré de quel Dieu ils étaient les enfants. Aux atrocités des païens ils ont trop souvent répondu par des atrocités qu'il faut énergiquement flétrir. Quand je songe au massacre dont les premiers croisés se sont rendus coupables dans cette ville de Jérusalem où ils venaient enfin de pénétrer victorieusement, quand je me rappelle et me figure ces tueries, mes entrailles s'émeuvent et mon coeur se révolte. Je ne puis supporter l'image de ces têtes de païens que nos Français ont transformées, sous les murs d'Antioche, en épouvantables projectiles, et, s'il faut tout dire, je déteste, jusque dans mes moëlles, cette abominable optation que les chrétiens proposent si souvent dans nos vieux poëmes aux Sarasins vaincus: "Ou le baptême ou la tête coupée."

 

Certes, il y eut des fanatiques dans toutes les religions, et même dans l'irréligion, mais s'il est juste de reconnaître que des fanatiques chrétiens se sont mis en contradiction flagrante avec les lois du Christ, il serait profondément injuste de reconnaître que les fanatiques musulmans obéissent aux lois de Mahomet, - qui les condamne au contraire.

La différence, à notre avantage, c'est que la Chrétienté a fait dans la civilisation, dans les idées de tolérance, qui rendent notre vie sociale plus supportable, des progrès tels que les actes de fanatisme ne sont pour ainsi dire plus possibles aujourd'hui.

Dans le monde de l'Islam, où la vie humaine n'est pas encore aussi respectée, grâce surtout à l'autorité qui en fait trop bon marché, il est plus facile de réveiller le fanatisme.

Au sommet de la puissance religieuse et politique de l'Islam, règne sans retenue, - car il est même au-dessus des lois, comme Mahomet, - un khalife qui, loin de calmer les passions croit avoir intérêt à les exciter, son pouvoir exploitant à son profit toutes les rivalités de races et de religions.

Le Padishah, dans ces conditions de gouvernement, ne craint pas de fanatiser ses peuples; il ne peut même pas ne point les fanatiser, car c'est sur la crainte en même temps que sur la corruption qu'est basée sa domination.

... Sans insister sur ce sujet délicat, je ne dis pas que des influences étrangères soient toujours innocentes de certaines effervescences en Turquie, surtout à la naissance de ces agitations, d'autant plus faciles à provoquer, que les sujets de mécontentement des populations ottomanes sont plus nombreux de jour en jour. Mais on peut bien dire, que "nulle part le fanatisme des musulmans ne procède par explosions spontanées; il n'éclate en violence qu'après avoir été encouragé par les dépositaires de l'autorité publique." (Rapport du représentant de l'Angleterre à Constantinople en 1859.

Pour tous ceux qui connaissent l'Orient, cela ne peut être mis en doute. Et si l'on en pouvait douter, il suffirait de lire le Livre Bleu de Londres et notre Livre Jaune sur les dernières affaires arméniennes, pour voir que, dans cette lutte plus politique que religieuse, les populations musulmanes n'ont été poussées au crime que par l'autorité.

Cette responsabilité du gouvernement n'est-elle pas manifeste, quand on constate: 1° Que l'autorité locale a maintes fois déclaré qu'elle aurait empêché les massacres, si les ordres qu'elle réclamait de Constantinople lui étaient venus, si surtout il n'était pas arrivé d'ordres contraires à ceux qu'elle demandait; - 2° que les massacres ont eu lieu, avec une certaine méthode, exclusivement dans des catégories déterminées de proscrits; - 3° que les massacres ont cessé sur-le-champ, lorsque les représentants de l'Europe eurent dit qu'il jouait, à ce jeu, sa couronne et sa vie.

A Constantinople et en Asie Mineure, ce n'est pas le fanatisme religieux qui a été l'instigateur des massacres, puisque ce ne sont pas "les chrétiens" qu'on y a massacrés; ce sont les Arméniens seulement, et même certaines catégories d'Arméniens; ce ne sont pas les Grecs, ce ne sont pas les autres chrétiens, ce ne sont pas non plus les Israélites, et ce ne sont pas tous les Arméniens indistinctement.

Mais quoi! voilà les Turcs, épuisés par la misère, rançonnés par le pouvoir, fatigués d'oppression, malgré leur patience, - parce que le régime actuel a trouvé le moyen de lasser toute patience; - ces Turcs sont ignorants à ce point qu'ils imaginent que le Sultan est le souverain de tous les autres souverains; pour eux, ce n'est rien moins que le lieutenant de Mahomet: tout ce qu'il commande, c'est Dieu qui l'ordonne. On est venu leur dire ceci: - Vous êtes pauvres! c'est parce que les Arméniens se sont enrichis à vos dépens; vous êtes sans défense, parce que les Arméniens ont tout accaparé, le commerce, l'industrie, la banque, tout; et ils ne sont pas encore satisfaits, ces hommes qui sont d'une autre religion que vous.

Ils appellent l'Europe à leur aide pour obtenir des privilèges, pour vous tyranniser, vous forcer d'abandonner votre religion, vous chasser ou vous réduire en esclavage. Le Maître, qui aime son peuple, a permis de tuer ces gens-là. Si vous n'anéantissez pas les Arméniens, ce sont eux qui vous anéantiront.

Tel fut partout le langage des émissaires du Palais d'Yildiz, - ce qu'on peut appeler les agents provocateurs.

Eh bien! je demande en quel pays, fut-il le plus civilisé, en quelle race, fut-elle la meilleure, on ne verrait pas se manifester à de tels accents toutes les mauvaises passions de la brute humaine, quand les Kurdes, portant l'uniforme du Sultan, donnent le signal du pillage et des meurtres? Après la guerre d'Annibal, le peuple répugnait à la guerre contre Philippe: il prit goût aux conquêtes par l'appât du butin. En Turquie ne se trouvent-ils donc plus des descendants des pillards Bédouins, qui attaquaient les pèlerins de la Mecque? ne se trouvent-ils plus de Kurdes, de Circassiens, de Tcherkesses, qui volent même le pauvre?

...

Plus que jamais les idées de tolérance, de retour à l'humanité prêchée par Mohamed gagnent du terrain en Turquie, elles ne sont entravées que par le Sultan et ses complices.

Vers le milieu de ce mois, un prêtre (il faut lire un religieux musulman) prononçait à Ste-Sophie un sermon qui a beaucoup impressionné l'auditoire. Expliquant le Koran, montrant que ce livre n'avait jamais autorisé les massacres, en temps de paix, il termina par ces mots:

" - Que ceux d'entre vous qui croient devoir tuer les chrétiens s'engagent dans la guerre, vous serez en face d'ennemis, et, d'après les lois de la guerre, si vous êtes les plus forts, vous pourrez tuer l'ennemi.

Mais les chrétiens de l'empire ne sont pas des ennemis, ce sont vos hôtes: c'est pour eux, pour ces hôtes, fussent-ils chrétiens, fussent-ils idolâtres que le Koran vous dit: l'hôte est sacré, lui faire tort dans sa personne ou même dans sa propriété, c'est un crime que Dieu, qui est le même et un pour tous, punira du feu de la Géhenne, etc..."

Voilà les idées pacificatrices qu'une autorité soucieuse du bonheur de ses peuples devrait encourager, au lieu de punir.

Avec le régime actuel, il faut malheureusement s'attendre à de nouveaux forfaits, à de nouveaux massacres, mais on l'a vu, par la loi de l'Islam, par les traditions religieuses du pays, par les mœurs des habitants, par les progrès accomplis et par les tendances incontestables des hommes intelligents vers la tolérance, l'ordre et le progrès, ces crimes ne seront pas l'oeuvre du fanatisme, ce sera l'œuvre du despotisme.

Joseph DENAIS."

 

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Published by froidefond - dans TURQUERIES
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