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7 août 2013 3 07 /08 /août /2013 08:00

Article tiré de La Vie Parisienne, numéro du 14 janvier 1865.

Pour en savoir plus sur ce sculpteur:   http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Cordier

 

cordier-juive-alger.jpg

 

Juive d'Alger.

 

 

" A l'atelier de Cordier.

Samedi prochain, 21 janvier, doit avoir lieu une vente d'un grand intérêt: celle des œuvres de Cordier, que ses statues et ses bustes étranges de mauresques, de nègres, de chinois ont rendu depuis longtemps populaire. Nous avons, à cette occasion, visité à l'avance son splendide atelier de la rue de l'Est, et en avons rapporté les quelques croquis que voici. Nous les accompagnons d'un fragment d'une lettre écrite par l'artiste lui-même, il y a quelques années, fragment empreint de cette même bizarrerie si poétique qu'on retrouve dans toutes ses œuvres:

 

"Attiré invinciblement vers les côtes orientales, je me suis élancé comme dans cette sphère nouvelle avec toute la curiosité avec laquelle l'on ouvre, pour la première fois, le livre des Mille et une Nuits; lorsque, naviguant dans le bassin de la Méditerranée, le berceau du vieux monde, où tous les rois viennent se baigner, je voyais les côtes lointaines s'effranger, le lointain horizon où le ciel et la mer se confondent dans une ligne de feu, une extase involontaire me saisissait, et je tendais mes bras vers l'inconnu.

C'est que j'étais persuadé que j'allais voir une civilisation particulière. L'objectif de ma pensée avait un prisme qui allait me faire produire des oeuvres complètement nouvelles. Aussi, quand j'abordai pour la première fois aux côtes d'Afrique à Alger, la blanche Alger, construite en éventail, sur le flanc d'une colline, quels transports!

Je louai en débarquant dans le quartier indigène une petite maison moresque. La cour dallée en marbre était bornée aux quatre coins par des colonnes supportant quatre arcades; au-dessus, un balcon où se répétait la même architecture; les chambres latérales ne prenaient jour que par des portes donnant sur le balcon, une terrasse servant de toit à la maison et une petite porte cintrée et mystérieuse y donnait accès. J'étais en plein quartier indigène, à la Casbah; je me mis bien avec tous; ma porte étant toujours ouverte, j'eus bientôt nombreuse société chez moi. Il est vrai que le café était servi à tout venant. Les joueurs de mandoline et d'acbouka recevaient toujours quelques douros et bien souvent les danses du pays s'en mêlaient.

Mais ces réunions n'avaient lieu que le soir; la journée était consacrée à l'étude des divers types que j'avais distingués le matin du haut de ma terrasse, avant que le soleil n'eût toute sa chaleur; j'embrassais la ville entière, tout le port; les maisons couvertes de terrasses s'étageaient sous moi en escalier; rien de plus splendide que ce panorama à l'heure de midi. Les moresques sortaient sur les terrasses et aucun homme ne devait y paraître; c'était, vous pouvez le croire, le moment où mes yeux n'étaient point inactifs, car ces dames étaient à visage découvert, tandis que hors de chez elles, elles sont voilées comme vous le savez.

Jamais un homme n'a le droit d'être sur les terrasses en même temps que les femmes, et moi, roumi, encore moins que les autres; pourtant je réussis à échanger des signes par la lucarne de ma poterne avec mes voisines et je pus bientôt, grâce à l'incognito du haïck qui est le domino d'ici, en recevoir quelques-unes en particulier pour faire poser, c'est là où je fis la moresque chantante, la moresque noire, mes mulâtresses.

Je me rappellerai toujours un nègre qui, au milieu de la séance étant pris par la colique, se figura que le mauvais esprit le saisissait pour punition de sa transgression à la loi de Mahomet qui défend la reproduction des images qui portent ombre; je reçus même des reproches vifs de la part des Arabes qui me disaient: tu seras bien attrapé au jour du jugement dernier, lorsque l'Eternel te dira: donne la vie à toutes ces ombres, toutes ces ombres te poursuivront et ce sera ta condamnation, il n'est pas jusqu'au père d'un enfant Kabyle que j'aurais volé, qui voulut se pendre lorsqu'il sut que j'avais reproduit les traits de son fils."

 

C."

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Published by froidefond - dans ALGERIE
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