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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 21:11

Les sauvages d’Ezy-sur-Eure (Eure).

 

Extrait de la revue Les Annales politiques et littéraires du 15 août 1897.

 

«  Les sauvages d'Ezy.

A trente lieues de Paris des cavernes de sauvages!... Qui l'aurait cru? C'est pourtant comme cela. Et M. Zaborowski les a visitées et a vu ces sauvages modernes. M. Frédéric Passy s'en était déjà occupé il y a quelques années, et s'était efforcé d'initier les enfants de ces cavernes aux enseignements de la civilisation. Peines perdues. On a profité de sa charité; mais les conseils ont été vite oubliés. M. Zaborowski n'a pas eu de peine à s'en apercevoir. Nous voulons parler de la population des caves d'Ezy, à un kilomètre environ du bourg de ce nom, à la limite du département de l'Eure. Ces gens-là vivent de père en fils dans ces caves depuis le moyen âge, et constituent comme une peuplade à part, insoumise à toutes les obligations des citoyens français. Ils sont chez eux et on les laisse tranquilles. Ce sont des sauvages vivant à 400 mètres du chemin de fer et du télégraphe. Les voyageurs qui ont visité les caves d'Ezy ne sont pas bien sûrs d'avoir jamais, dans leurs pérégrinations au Soudan ou en Indo-Chine, trouvé sauvages plus misérables que ces indigènes de la plantureuse Normandie.

Ils ne sont plus très nombreux aujourd'hui: une centaine à peine. Cette population des caves est bien connue dans le pays. Autrefois, comme la vigne poussait superbe dans la région, on venait, le mardi de Pâques, époque où se faisait le soutirage, goûter le vin nouveau. Peu à peu les vignes disparurent; les habitants des caves tombèrent dans une misère sordide et retournèrent plus ou moins à l'état sauvage. Depuis plus d'un siècle ils vivent ainsi "de l'air du temps". Il est du reste peu des adultes des caves d'Ezy qui n'aient quelque histoire louche dans leur passé, sans qu'on puisse la connaître au juste. Ces gens-là ne travaillent pas, ne possèdent aucun moyen d'existence régulier. La vie de chacun d'eux est un véritable problème. Ils couchent sur des feuilles sèches recouvertes d'une toile d'emballage et pêle-mêle. Leur batterie de cuisine se compose presque exclusivement de boîtes de conserves ramassées sur les tas d'ordures. Quelques-uns se sont approprié quelque vieux poêle en fonte ou des débris de poêle qu'ils ont rassemblés et joints ensemble. Ils ont un puits commun au bas du coteau et s'en vont puiser l'eau, à l'aide d'un vieux crochet de bois, dans une écuelle. Presque tous, en fait de vêtements, n'ont que de vieilles guenilles. Dans l'atmosphère étouffante de leurs caves, il n'est pas rare de voir de grands enfants économiser même ces guenilles qu'ils obtiennent de la charité publique. Tout cela grouille ensemble dans le costume d'Adam. On se demande comment ils peuvent se nourrir. Et cependant les familles prospèrent et les enfants abondent. L'ancienne population s'augmente, de temps en temps, par la venue de nouveaux réfugiés.

Ainsi, M. Zaborowski a interrogé une jeune mère de quatre enfants, la seule qui fût vraiment vêtue. Elle lui a raconté qu'elle avait été amenée aux caves à l'âge de huit ans. Elle est du pur type normand et, d'ailleurs, née dans un village voisin. Sa mère l'avait amenée avec elle, évidemment à la suite de quelque catastrophe survenue au père.

Les éléments de cette petite population se renouvellent évidemment avec les gens tarés et sans aveu des environs. Quelques types rappellent bien, par l'allure et le faciès, les hôtes habituels des prisons. Tous ces habitants des caves sont dans un état de dégradation inconcevable. Ils vivent bien de la vie sauvage, mais ils sont moralement pires que des sauvages. Ils se traînent dans le vice et l'ignominie. Et voilà ce que nous montre un département riche, en plein dix-neuvième siècle, à quelques pas des trains de chemin de fer et d'un bourg important! Un îlot barbare au plein jour de la civilisation. Ce contraste saisissant est peut-être d'une certaine gravité.

HENRI DE PARVILLE.”

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Published by froidefond - dans HISTOIRE
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