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28 juillet 2013 7 28 /07 /juillet /2013 00:51

Article extrait du journal La Mosaïque de 1875.

 

" Le tailleur de pierres.

La pierre employée à la construction est de deux sortes: la pierre dure, dont on ne compte pas moins de cent-trente-huit espèces et qui sert aux fondations, aux murs du rez-de-chaussée et aux balcons, s'il y en a; la pierre tendre, dont il existe actuellement dix-sept variétés, qui est destinée à la construction du reste de l'édifice.

La taille de la pierre est effectuée par quatre catégories bien distinctes d'ouvriers: les scieurs de pierre dure, les scieurs de pierre tendre, les tailleurs de pierre proprement dits ou tailleurs de pierre sur chantier et les ravaleurs.

Dans les villes peu importantes, ces diverses catégories d'ouvriers ne sont en quelque sorte que des spécialités de la maçonnerie et dépendent directement de l'entrepreneur. Il n'en est pas tout à fait ainsi dans les grandes cités, par exemple à Paris, où la construction se poursuit, en temps normal, sur une très-vaste échelle, et où l'entrepreneur de maçonnerie ne saurait se contenter d'un ou deux chantiers, lorsqu'il a si souvent des ouvriers occupés au centre et aux extrémités de la ville en même temps.

Les scieurs de pierre dure n'ont pas toutefois d'intermédiaire entre eux et le maître maçon; ils sont payés à la tâche, c'est-à-dire au mètre superficiel, suivant la dureté de la pierre qu'ils travaillent. Mais les scieurs de pierre tendre sont embauchés par un "maître scieur de pierre tendre" qui les paye à la journée, quoiqu'il ait traité à tant le mètre superficiel, c'est-à-dire aux mêmes conditions que les tailleurs de pierre dure, avec l'entrepreneur de maçonnerie.

Pierre tendre ou pierre dure, une fois débitée par la scie, le tailleur de pierre s'en empare. Ce dernier a presque toujours affaire directement avec l'entrepreneur, et travaille, suivant conditions débattues, soit au mètre superficiel, soit à la journée. Sa mission est de façonner la pierre dans la forme exigée pour la pose de construction.

Ces trois branches de l'industrie de tailleur de pierre, si utiles et si rémunératrices qu'elles soient d'ailleurs, séduisent difficilement un jeune homme en quête d'une carrière où son existence tout entière devra probablement s'écouler. En fait, il y a peu de scieurs de pierre, dure ou tendre, qui se soient faits eux-mêmes, de propos délibéré, une pareille destinée. Mais il est moins rare qu'on saisisse par goût l'équerre et la pioche du tailleur de pierre; - et il faudrait bien se garder de croire qu'il faille pour devenir un bon tailleur de pierre, un apprentissage beaucoup moins long et moins sérieux que pour telles de ces professions d'apparence plus compliquées, dont l'attrait ne vous réserve trop souvent que de durs mécomptes. On n'arrive pas du premier coup à faire, d'un bloc de pierre informe, à peine détaché de la carrière natale, un cube parfait, ou à dresser, l'équerre pour seul guide, une surface raboteuse, bizarrement semée de mamelons et de fondrières.

En tous cas, il est une quatrième catégorie de "tailleurs de pierre" que nous avons à peine indiquée, dans laquelle on ne peut faire figure qu'à la condition d'être doué d'un goût sûr et d'une intelligence plus qu'ordinaire. Nous voulons parler des ravaleurs.

La besogne du ravaleur procède au moins autant de l'art du sculpteur que du métier de tailleur de pierre. C'est lui qui découpe toutes ces moulures ornementales dont on décore aujourd'hui, plus ou moins, les façades des maisons les moins prétentieuses: cannelures des fûts de colonnes, moulures des chapiteaux, volutes, rosaces, feuilles d'acanthe, astragales et festons! Le ravaleur est un artiste. Nous disions à tort tout à l'heure qu'il procédait du sculpteur; il ne procède que de lui-même; et la preuve, c'est qu'il se sert d'outils que lui seul emploie.

Le scieur de pierre tendre ne se sert que d'une scie unique; le scieur de pierre dure en emploie une demi-douzaine de longueurs différentes, auxquelles il faut ajouter le seau, le parapluie, la cuiller à lancer les grès et quelques menus accessoires sans importance; l'outillage du tailleur de pierre, quoique double, pour servir à la taille de la pierre dure et à celle de la pierre tendre, se compose d'une couple de pioches, d'autant de marteaux, dentelés ou non, d'une boucharde, d'une équerre, d'une masse en bois et de quelques ciseaux. Le ravaleur se perd dans un véritable arsenal de ciseaux, de gouges de toute dimension, outre lesquels il y a les rabots, les guillaumes (sorte de rabots étroits de formes diverses comme les moulures qu'ils doivent raboter) et les sciates, sortes de petites scies à main. Le tout évalué près de deux cents francs.

Comme les autres catégories de tailleurs de pierre, le ravaleur est, en province, un ouvrier de l'entrepreneur de maçonnerie. Sa position est quelquefois identique dans les grandes villes, même à Paris; mais, la plupart du temps, c'est un tâcheron, avec lequel l'entrepreneur a traité à forfait, qui embauche les ouvriers ravaleurs qu'il paye alors à la journée, suivant capacité.

Pour faire un bon ouvrier ravaleur, il ne suffit pas, comme un tailleur de pierre, d'avoir un coup d'oeil sûr et une main ferme, servie par l'expérience, et que l'équerre rectifie à peine; nous avons dit que l'intelligence et le goût étaient nécessaires; nous ajouterons qu'une certaine connaissance du dessin ornemental, ou tout au moins du dessin linéaire, est absolument nécessaire. A Paris, il y a dans tous les quartiers des écoles de dessin entièrement gratuites qui pourvoient à cette nécessité. Il est au reste peu de villes aujourd'hui, en France, où il n'y ait au moins une école communale de dessin. C'est à la condition de ne point négliger cet enseignement qu'on arrive à quelque chose dans toutes les professions artistiques, et particulièrement dans la profession qui nous occupe; et l'on doit s'estimer heureux lorsqu'on trouve à sa portée des moyens si efficaces et si libéralement offerts.

On ne le néglige point à Paris, où de véritables bandes d'apprentis, leur journée terminée et leur repas du soir expédié en dix minutes, se rendent joyeusement, - bruyamment, - un immense carton sous le bras, à l'école de dessin. Ils n'en sortiront guère avant dix heures du soir, et s'empresseront sans doute d'aller prendre enfin un repos bien gagné; mais ce ne sera pas avant d'avoir fait retentir les échos de la rue de tous les cris dont leur larynx complaisant possède un si riche répertoire, et par un autre chemin que le chemin des écoliers. Qu'importe, si le lendemain les retrouve au chantier ou à l'atelier à l'heure réglementaire?

Nous ne parlerons pas de la durée de l'apprentissage, si ce n'est pour dire que, dans nos usages, cette durée ne varie guère pour des travaux dont l'étude ne comporte pas des difficultés exceptionnelles, ou n'est pas absolument rudimentaire. L'homme avec lequel on traite des conditions de cet apprentissage doit être de préférence l'entrepreneur de maçonnerie; même s'il est possible, quand cet entrepreneur serait dans l'habitude de traiter avec un tâcheron, auquel il pourrait renvoyer le cas échéant. Cela a plus d'importance qu'il ne semble.

Il nous sera sans doute permis de dire ici que l'utilité d'un intermédiaire ou tâcheron, entre l'ouvrier ravaleur et l'entrepreneur de maçonnerie, n'est rien moins que justifiée; pas plus que celle du marchandeur, entre l'ouvrier et le patron, dans certains ateliers de l'industrie du bois; pas plus enfin que celle du "maître scieur de pierre tendre", dont nous venons de dire un mot. Elle peut, au contraire, devenir désastreuse pour l'un et l'autre en de certaines circonstances; car le tâcheron n'est pas justiciable des conseils de prud'hommes, et en cas d'insolvabilité, - cas rare, somme toute, - la responsabilité envers l'ouvrier incombe à l'entrepreneur seul.

Cette situation mal définie, parce qu'elle est fausse, n'est pas non plus sans inconvénient pour l'apprenti, cela se conçoit. Nous professons d'ailleurs, en matière d'apprentissage, une doctrine qui est celle-ci: un chantier de tailleur de pierre, sous la direction immédiate de l'entrepreneur de maçonnerie, est, dans le cas actuel, la meilleure école préparatoire; et il y aurait avantage, croyons-nous, à manier la boucharde et le marteau-têtu, avant d'aborder l'outillage plus délicat et plus varié du ravaleur. L'application de cette doctrine aux autres professions, nous l'avons déjà faite pour le tourneur et le cordonnier. L'apprenti ravaleur n'est point rétribué au début.

Les malheurs qui ont frappé notre pays, à une époque encore si près de nous, ont eu pour conséquence un abaissement assez considérable de la main-d'œuvre dans beaucoup d'industries et surtout dans le bâtiment. Evidemment, cela ne peut durer, et quand les constructions pourront être activement reprises, il nous faudra d'autres chiffres; mais voici ce que gagnent aujourd'hui, en moyenne, les ouvriers tailleurs de pierre: l'ouvrier scieur de pierre dure gagne de 4fr. 50 à 5 fr.; le scieur de pierre tendre atteint à peine 4 fr.; le tailleur de pierre gagne 5 fr.. à 5 fr. 50, et le ravaleur à peu près 7 fr. par journée de dix heures. (En hiver, quand le temps le permet, la journée est de huit heures seulement.)

Avant la guerre, la journée des mêmes ouvriers était de 6 fr. 50 pour les premiers, de 5 fr. pour les seconds, de 6 fr. pour les tailleurs de pierre, et enfin de 8 à 9 fr. et au-delà pour les ravaleurs. Ces prix peuvent revenir et reviendront indubitablement; point n'est besoin pour cela d'un bouleversement; - au contraire. On voit donc que dans cette partie assez peu connue du public, il y a place pour des garçons intelligents, laborieux et animés de la légitime ambition d'acquérir l'aisance et l'indépendance par le travail.

On peut considérer comme dépendante de la profession de tailleurs de pierre, celle de constructeurs de monuments funèbres, improprement dénommés marbriers, parce qu'il arrive à quelques-uns d'entre eux de façonner quelquefois le marbre. Mais ici la complication est plus grande encore, car tous les ouvriers de la pierre, scieurs, tailleurs, sculpteurs, graveurs, etc., y sont tour à tour mis en réquisition.

En fait, le monument funèbre constitue une spécialité nettement démarquée, dont nous ne pouvons en conséquence nous occuper ici.

A. B. "

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Published by froidefond - dans Métiers d'antan.
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