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24 avril 2013 3 24 /04 /avril /2013 13:52

Article tiré de la revue parisienne La Mosaïque de 1837:

Un dîner à Alger.

Le morceau suivant est traduit d'un écrivain anglais (Thomas Campbell) non moins célèbre comme poëte que comme prosateur, et nous avons pensé qu'il pourrait paraître doublement curieux à cause du nom de l'auteur et de la matière dont il traite.

"Les convives, dit-il, étaient le colonel Maret, deux autres Français et moi-même. Notre hôte (Ben Omar, l'ex-bey de Titeri) me fit asseoir sur une ottomane, et après avoir aspiré quelques bouffées d'une longue pipe, il me la transmit tout humide de ses lèvres: c'est la plus grande marque de respect qu'on puisse donner à un étranger. Enfin la table du dîner fut apportée, ou plutôt un large baquet d'étain rond, qui fut placé sur une petite élévation au-dessus du plancher. Au milieu se trouvait un bowl d'excellente soupe au riz, et chacun de nous s'étant accroupi en croisant les jambes sur un coussin fort bas, à la manière des tailleurs, on nous servit la soupe, que nous mangeâmes avec des cuillers de bois. Les assiettes étaient en belle porcelaine anglaise. Chaque convive avait une longue serviette, que notre hôte me dit être de Smyrne. Ensuite vint un grand poisson grillé, délicieusement farci de pouding; on le fit passer à la ronde, et chacun en tira un morceau avec ses doigts et son pouce. Véritablement je jugeai, en goûtant de ce régal, que les Français n'avaient rien à faire pour civiliser la cuisine africaine, et que, quant à ce point, ils pouvaient aussi bien rester chez eux. Ce poisson était si fort à mon goût, que je désirai en avoir une seconde fois; aussitôt l'ex-bey, avec une politesse toute particulière, en prit plein sa main, et me le mit sur mon assiette. Nous eûmes, après cela, des volailles rôties, flanquées de quelques plats de légumes savoureux bien assaisonnés avec de l'huile, et bientôt parut le couscoussou. Nous partagions les poulets en morceaux à la force de la main, mais avec une extrême délicatesse. Cependant mon cœur soupirait de voir les riches légumes nageant dans la sauce, dorés et brillants comme les nuages d'un jour d'été au coucher du soleil. Il n'y avait pas de cuiller, je fus donc obligé de verser une portion de légumes dans mon assiette, et à l'aide d'un morceau de pain et de mes doigts j'en introduisis largement dans ma bouche. Ben Omar, qui se montrait prévenant pour nous tous, et surtout pour son hôte anglais, me pressa fréquemment de manger d'une chose ou d'une autre. Je lui demandai si c'était l'usage, dans la meilleure société de ce pays, de presser ainsi un étranger de manger. "Aucunement, répondit-il, mais je vous recommande seulement mes ragoûts comme l'orgueil de notre cuisine." Le dessert, qui suivit immédiatement le dîner, présentait une grande variété de fruits naturels et confits. Nous avions maintenant des cuillers d'écaille de tortue avec des manches faits de dents de cheval marin ou d'ivoire, et ornés d'un bout en ambre. La porcelaine était très-riche, et Ben Omar me dit, à ma grande surprise, qu'elle venait toute d'Angleterre, comme les assiettes du dîner. Après avoir lavé nos mains, nous eûmes les pipes et le café, que l'on servit dans des coupes d'argent qui ne le cèdent pas à celles d'Angleterre. Nous restâmes à causer jusqu'à dix heures. Je n'ai pas besoin de vous dire que nous n'eûmes de vin ni pendant le dîner, ni ensuite, et vous savez que l'absence de ce comfort dispose un esprit anglais à la rêverie après un bon repas."

 

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Published by froidefond - dans ALGERIE
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