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30 août 2013 5 30 /08 /août /2013 00:09

Extrait de: Le roman d'un petit marin, par H. et C. Guy. Illustrations par Alfred Paris. Sixième édition. Paris. Librairie Hachette. 1914.

 " Après de longues escales au Sénégal, au Dahomey, le Requin s'enfonce droit vers le sud pour se rendre, par le Cap, à Madagascar et gagner de là le Tonkin. L'Atlantique resplendit sous un implacable soleil. On approche de l'Equateur.

Un jour avant qu'on l'atteignît, Fernand et Francoeur se promenaient sur le gaillard. Ils remarquèrent que leurs camarades, fort nombreux à cette heure sur le pont, affectaient de s'éloigner d'eux. "Qu'ont-ils donc?" pensèrent-ils. Ils ne comprenaient rien à cette froideur subite et leur surprise devint presque de l'effroi, lorsqu'en passant sous le canot-major, ils s'aperçurent que plus de vingt mathurins y étaient blottis et semblaient, en grand secret, tenir conseil et tramer des complots. Ce sera pour demain, disait l'un d'eux d'une voix sourde, et les autres riaient sous cape.

"As-tu entendu? fit le Moucheron. Que se proposent-ils pour demain?

- Je ne sais.

- Pourquoi nous tiennent-ils à l'écart?

- Je me le demande.

- Nous ne leur avons pourtant rien fait.

- Jamais rien.

- Ils paraissaient nous aimer tant!

- Ca, c'est vrai.

- Ne t'alarmes-tu pas de leur air mystérieux?

- Non, ma foi. Rappelle-toi le mot de Belle-Etoile: ce qui doit arriver arrive. Ne nous tourmentons point à l'avance. Demain, l'on verra."

Le lendemain, les Sablais dormaient encore, lorsqu'ils se sentirent secoués par des mains brutales:

"Allons, ouvrez les yeux! criait-on. Levez-vous, clampins! Sa Majesté vous demande."

Ils croyaient rêver. « De quoi? de quoi? bégayaient-ils. Quelle Majesté? Que voulez-vous? Qui êtes-vous? 

- Les gendarmes du père Soleil. Pas de rébellion et qu’on nous suive! »

Oui, c’étaient bien des gendarmes, mais quels gendarmes! Leur visage était enduit de mélasse; ils portaient des tricornes en carton et de longues moustaches d’étoupe qui traînaient presque sur le plancher. Avec leurs mains robustes ils avaient empoigné les deux amis et, bon gré mal gré, ils les amenaient sur le pont où l’équipage au complet faisait cercle autour d’un grotesque personnage vêtu d’un ample manteau vert et portant sur le front une grosse couronne en papier.

« Père Soleil, voici les accusés!

- Assoyez-vous », commande le roi, et, de force, Francoeur et Fernand se trouvèrent placés sur un siège bizarre recouvert d’une toile à voile. L’homme à la couronne prit la parole.

« Répondez péremptoirement et sans embardées aux questions subséquentes de Ma Majesté. C’est-y vous qui avez l’insolence de traverser mes Etats?

- Mais..., oui..., répondirent au hasard les jeunes gens mal réveillés.

- Eh bien, vous avez du vice. Alors vous croyez, comme ça, qu’on s’insinue va-comme-je-te-pousse dans l’empire du papa Soleil et qu’on entre chez lui ainsi qu’à la messe? Vous n’avez donc, petits malheureux, pas le moindre sentiment des convenances internationales? Est-ce que je vas chez vous, moi? M’avez-vous jamais vu?

- Jamais, avouèrent les accusés, flairant une farce et pris maintenant d’une irrésistible envie de rire.

- Alors, si vous ne m’avez jamais vu, misérables, c’est que je suis resté dans mes domaines sans me propager dans les vôtres. Faites-moi le plaisir de vous en retourner par le plus court. Votre présence m’offusque. - Gendarmes, jetez ces malandrins par-dessus bord et qu’ils filent chez leur papa dare-dare. »

Les gendarmes mirent la main sur les coupables; ils les soulevèrent et, déjà, ils se disposaient à les lancer dans la mer quand le père Soleil fit un geste:

"Tout de même, j'ai pitié de leur jeunesse. Ca n'a pas huit jours, ces bébés-là. Tordez-leur le nez, il en sortira du lait. Allons, remettez-les sur leur siège, et pourvu qu'ils s'engagent à payer tribut, on les laissera passer.

- Quel tribut? demanda Fernand.

- Oh! peu de chose. Mon épouse exige seulement que vous lui fassiez cadeau de la boussole du Requin, vu qu'elle a depuis longtemps perdu la sienne. Moi, je suis moins difficile encore et je désire tout simplement la tabatière du commandant et la tête du capitaine d'armes... Tâtez-vous, mes fistons, pouvez-vous nous offrir cela?

- Hélas, non!

- Pour lors, faites votre prière: on va vous exécuter..."

Mais la clémence du père Soleil est inépuisable. Il réfléchit encore, puis, d'un ton paterne:

"Non, décidément, s'écrie-t-il, je ne souffrirai pas qu'on les tue, ces moutards. Ils ont une bonne figure et, s'ils y consentent, je préfère les attacher à ma personne. Ca vous sera-t-il agréable d'être les serviteurs de Ma Majesté?

- Pour sûr, dirent gaiement les deux amis.

- Bon! mais j'y mets une condition: faut que vous soyez purs et sans tache. Lorsqu'on aspire à vivre dans mes palais, s'agit d'être propre.

- Nous le sommes!

- Pas vrai! Votre minois est plein de cirage, polissons!"

Et, en parlant ainsi, l'homme à la couronne leur badigeonna la figure avec un pinceau qu'il tenait caché et que les Sablais ne reconnurent que trop pour l'avoir maintes fois promené sur leurs souliers.

"Allons, crie ensuite le roi, qu'on me nettoie mes futurs serviteurs et qu'on les régénère en grand par l'eau du baptême. Un! deux! trois! "

Comme par enchantement, le dessus du siège bizarre se déroba sous le poids des néophytes, qui tombèrent dans une cuve profonde et pleine d'un liquide douteux où, pendant une minute, ils se débattirent enchevêtrés.

Ce fut le père Soleil lui-même qui leur tendit une main secourable. Tout l'équipage riait aux larmes. Francoeur et Fernand firent chorus. Cette cérémonie du baptême de la ligne, célébrée quand une recrue passe pour la première fois l'Equateur, se termina fort gaîment grâce à la générosité du capitaine d'armes qui ne donna point sa tête, mais du vin, du rhum, du tabac, plus, le soir, un supplément de frichti.

Les matelots attendent avec impatience cette fête traditionnelle qui rompt l'épouvantable monotonie des traversées en ces régions où tout se ligue pour énerver les âmes: la chaleur, l'ennui, le désœuvrement."

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Published by froidefond - dans MARINE
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