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5 août 2013 1 05 /08 /août /2013 08:10

Extrait du journal Le Mois littéraire et pittoresque d'avril 1900. Pour voir à quoi ressemblent ces spectacles, une vidéo (on peut en trouver d'autres sur internet):

  http://www.youtube.com/watch?v=X6FQuTtXVYY

 

" Histoire d'une petite bête.

... Vers 1830, au dire de l'entomologiste Walckenaer, on montrait à Paris, sur la place de la Bourse, pour la modique somme de 0 fr. 60, des puces savantes. Trente de ces bestioles faisaient l'exercice, et se tenaient debout sur leurs pattes de derrière, armées d'une pique, qui était un petit éclat de bois très mince. D'autres étaient attelées à une petite voiture à quatre roues, sur le siège de laquelle se tenait assis un représentant de la même tribu, avec un fouet en miniature collé à une patte. Deux autres puces traînaient un canon sur son affût. Ce petit bijou était admirable; il n'y manquait pas une vis, pas un écrou. Toutes ces merveilles, et quelques autres encore, s'exécutaient sur une glace polie. Les puces-chevaux étaient attachées avec une chaîne d'or par leurs cuisses de derrière; il paraît que jamais on ne leur ôtait cette chaîne, encombrant symbole de leur esclavage. Elles vivaient ainsi, depuis deux ans et demi; pas une n'était morte dans l'intervalle. On les nourrissait en les posant sur un bras d'homme qu'elles suçaient. Le 16 janvier 1846, Obicini, dompteur de puces eut l'honneur de donner une représentation devant le roi Louis-Philippe.

Au cours de la séance, une des lilliputiennes artistes, forte puce napolitaine que son maître avait nommée Lucia, poussa l'audace et l'indiscrétion jusqu'à s'égarer dans le dos du duc d'Aumale. Le prince, rentré chez lui, fit la chasse à la bête, et la renvoya vivante à son propriétaire, avec un billet contenant ces mots: "Elle a dîné."

En 1875, il signor Bertolotto, professeur italien, dirigeait à New-York, Union Square, 39, des représentations très courues, où les rôles étaient confiées à des puces. La troupe comptait cent sujets.

Au début du spectacle, le public était convié à admirer une passe d'armes fantaisiste entre don Quichotte et Sancho Pança, tous deux montés sur de petits chevaux en papier, et manœuvrant avec habileté, en entremêlant leurs six pattes, des lances de la même substance.

Ensuite on voyait une puce attelée à un chariot d’or qui pesait douze fois son propre poids, et qu’elle n’en faisait pas moins rouler autour de la table. Une autre puce, condamnée à un travail de galérien, traînait un petit boulet en or, fixé par une chaîne longue d’un pouce et comptant quatre cents anneaux.

Mais le clou du spectacle était un bal, donné sur un morceau de carton figurant une salle: à un bout, un orchestre agitait des instruments divers, auxquels un petit orgue prêtait sa voix. Les danseurs étaient répartis de-ci de -là, attendant dans la plus parfaite immobilité que la boîte à musique eût fait entendre ses premiers accords.

Dès que celle-ci commençait à moudre une contredanse, tout le monde se mettait en mouvement, les danseurs gigotant avec frénésie, les musiciens râclant désespérément leurs simulacres de violons.

Plus près de nous, en 1876, une exhibition analogue fut offerte au public parisien, rue Vivienne. On y pouvait voir des puces traînant une voiture, d’autres se battant en duel comme les hannetons que les écoliers, cruels, posent dans la cire molle sur un morceau de papier; une autre encore mettait en rotation un petit moulin à vent, dont elle faisait tourner les ailes par les mouvements de ses pattes.

Lorsque les puces savantes refusent de manifester leurs talents, leurs « dompteurs » n’hésitent pas à stimuler leur bonne volonté en promenant au-dessus d’elles un charbon allumé.

Hâtons-nous de le dire, ce charbon n’a pas précisément pour objet de ramener les bestioles au sentiment du devoir, mais bien d’exciter leur activité par la chaleur qu’il dégage. Les puces, on peut l’affirmer sans les calomnier, sont insensibles aux arguments d’ordre moral; et ce n’est pas par de beaux discours tenus à l’une d’elles, enfin capturée, qu’il faut espérer amener ses compagnes à ne plus exercer leur sanguinaire industrie.

Pas plus que les autres animaux dressés ou domptés, desquels on exige des travaux qui semblent dénoter un réel commerce intellectuel avec les hommes, une compréhension et une interprétation des faits qui s’accomplissent autour d’eux et des actes qu’ils exécutent, les puces savantes ne comprennent ce qu’elles font.

Alors qu’elles paraissent accomplir une action raisonnée, et obéir à un ordre donné par leur maître, elles ne font réellement que mettre en œuvre des efforts instinctifs dont le résultat a été précisément calculé, escompté d’avance, pour donner l’illusion souhaitée.

...

A. ACLOQUE."

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2 août 2013 5 02 /08 /août /2013 09:17

Extrait du journal La chasse illustrée du 1° août 1874.

" Haute-Auvergne. Un spectacle hideux, écœurant, a été donné dimanche et lundi à la population sanfloraine. Au mépris des prescriptions les plus saines et les plus formelles de la loi Gramont, de cruels Barnums ont fait assister cette population à de féroces luttes entre un ours, un malheureux âne et une meute de bouledogues.

L'arrière-train de l'ours, après quelques minutes de cet ignoble jeu était, bien entendu, profondément labouré par les crocs de ses adversaires, déchiré et sanglant. Mais, en revanche, les griffes du plantigrade avaient troué plus d'une poitrine, mis à nu plus d'un flanc. Pour l'inoffensif baudet, la situation était encore plus triste et plus pénible: ses pauvres membres, violemment secoués sous la peur et la douleur qui l'affolaient, couverts de larges et profondes blessures, refusaient de le porter. Ah! le dégoût, à défaut de pitié, n'a-t-il donc pas soulevé le cœur de tous les spectateurs?

Des actes de cruauté qui s'étalent ainsi publiquement ne peuvent exercer qu'un délétère, un pernicieux effet sur l'esprit des masses. Si on sème la brutalité cyniquement, à pleines mains, faut-il s'attendre à voir lever une moisson de douceur? Non, sans doute."

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13 juillet 2013 6 13 /07 /juillet /2013 00:29

Extrait du journal Le Voleur du 3 mai 1861.

" La Gazette médicale de Lyon rapporte ce qui suit: "Une femme barbue mourut, il y a peu de temps, à la Maternité de Moscou. La science la réclama et lui donna l'hospitalité dans un immense bocal à esprit de vin, au milieu des curiosités qu'elle possède déjà. Le mari de la défunte, qui, en perdant sa femme, avait perdu une source de profitable spéculation, ne voulut pas d'une pareille sépulture pour sa chère moitié. Il la réclama et finit par l'enlever à la science en exhibant les titres de propriété que son contrat lui avait donnés. Il ne faudrait pas croire cependant que ce fût pour l'envoyer au cimetière; loin de là. Il pensa que la mort ne faisait qu'ajouter un attrait de plus au phénomène qu'il montrait autrefois vivant, et il s'est mis à courir les foires avec sa compagne, qui lui rapporte tout autant et lui coûte moins d'entretien." "

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19 juin 2013 3 19 /06 /juin /2013 06:28

Comédie et religion.

Le texte qui suit, extrait d’un article publié dans le numéro de juillet-août 1897 de la Nouvelle Revue, a l’intérêt de montrer les rapports complexes de la religion et du théâtre, dans la civilisation chrétienne ; on peut trouver le texte intégral de l’article, intitulé « La comédie de société au XVII° siècle »  sur le site Gallica.

Jean-Louis Charvet.

 

«  Plus hautain à la fois et plus rude, le génie romain se montre aussi plus âprement logique, et, lorsque les fêtes publiques perdent leur caractère purement religieux, lorsque la nécessité d'acteurs plus nombreux développe l'habitude de ne faire monter sur la scène que des esclaves ou la lie de la plèbe, la profession devient infâme, et, rayé de sa tribu, déchu de ses droits, presque assimilé à un esclave, le citoyen qui l'exerce peut être jeté en prison, frappé du fouet, sans procès, sans discussion. Mais, tandis que la loi le frappe, le clergé païen continue de l'honorer, et ce sont les Pères de l'Eglise qui, combattant en même temps l'idolâtrie et l'immoralité, vont aiguiser à nouveau les armes un peu émoussées de la jurisprudence. La passion délirante de ce peuple pour les spectacles, les jeux du cirque qui le consolent de la liberté perdue, les spectateurs prenant parti pour tel ou tel acteur, en venant aux mains et ensanglantant la scène, l'audace des histrions atteignant ce délire que Pylade osa lancer des flèches sur le public et blessa plusieurs personnes, les pantomimes figurant la danse nuptiale et les actions les plus lascives, un homme brûlé vif dans l'Hercule furieux, actrices et acteurs revenant tout nus à la fin des représentations sur la demande du public, à Carthage, à Antioche, la foule fascinée par les bouffonneries d'un mime au point de ne pas entendre l'ennemi qui entre dans la ville; des prêtres, des serviteurs du Christ embrassant même le métier maudit; un tel débordement rendit plus difficile la tâche de l'Eglise, explique ses rigueurs. Pas de condamnation générale prononcée par les papes, par les conciles œcuméniques; mais les conciles provinciaux font l'office de ceux-ci, excluent le comédien de la communion, le privent du sacrement de la pénitence s'il ne renonce à sa profession, défendent aux laïques, aux clercs, aux évêques de donner des spectacles profanes ou d'y assister. Un autre auxiliaire vint à l'Eglise, l'invasion barbare qui mit fin à l'orgie scénique dans l'empire d'Occident.

"Je suis comédien du roi, et vous êtes comédien du pape", répondait Dancourt au Père de la Rue, et l'on sait que Ninon de Lenclos plaçait dans sa chambre le portrait de Baron en face de celui de Massillon (célèbre prédicateur), les deux meilleurs comédiens de son temps, disait-elle de très bonne foi, sans aucune intention d'ironie. Toute assimilation à part, il faut bien convenir que l'Eglise ressuscita le théâtre dans le monde moderne: à l'exemple des religions antiques, elle avait compris que l'éducation morale et religieuse des peuples comme des enfants se fait par les yeux, par les sens, qu'il y avait là un merveilleux ressort de séduction et d'influence, à une époque où l'imprimerie n'existait pas encore, où les foules soupiraient après quelques gouttes de joie pour embellir leurs existences monotones. Au lieu des Dionysiaques ou des Panathénées, on dramatisa les récits des Ecritures, Noël, l'Epiphanie, la Passion, comme on fait encore aujourd'hui à Oberammergau; on ajouta même à certains jours de l'année des bouffonneries indécentes, souvenirs des Lupercales. Le clergé français recrute des acteurs parmi ses fidèles, organise des confréries qui lui prêtent assistance, le suppléent; enfin il fait jouer les mystères en dehors des églises. Peu à peu, à mesure que les Confrères de la Passion, les Clercs de la Basoche, les Enfants sans Souci essayent de s'affranchir, mêlent le profane au sacré, reparaît l'antique rancune et commencent à revivre les anciennes défenses contre les représentations sacrilèges comme la Fête des Fous, contre les rapports trop intimes de beaucoup de prêtres avec les farceurs. Cependant Léon X aime et protège le théâtre: un cardinal italien fait jouer pour lui la Calandra; lui-même mande de Florence à Rome des acteurs qui, devant la cour pontificale, jouent cette très anacréontique Mandragore de Machiavel. Survient la Réforme: l'Eglise de France veut ne pas rester en arrière du protestantisme qui proscrit ce déduit, et voilà les acteurs frappés au même titre que les bateleurs et les jongleurs. Poussé par elle, le Parlement sévit avec âpreté: tantôt il les condamne aux verges, au pain et à l'eau; tantôt il impose les Confrères de la Passion de mille livres tournois (première origine du droit des pauvres); ou bien encore il interdit de représenter les mystères sacrés, défense qui provoqua la renaissance du théâtre en obligeant les acteurs à traduire ou à imiter les anciens.

Après maintes hésitations, les rois de France prennent parti avec le peuple pour les comédiens contre l'Eglise et les parlements. Bouffonneries et ballets pénètrent en France avec François I°, avec Catherine de Médicis, qui "riait de tout son saoul" aux farces des Zani et des Pantalons, car elle était joviale, observe Brantôme, et aimait à dire le mot. Gli gelosi (les Jaloux de plaire) sont appelés, protégés par Henri III, en dépit des magistrats qui fulminent et leur reprochent de n'enseigner que paillardises. "Ils prenaient de salaire, dit l'Estoile, quatre sols par tête de tous les Français qui les voulaient aller voir jouer, où il y avait tel concours et affluence de peuple que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris n'en avaient pas tretous ensemble autant quand ils prêchaient." Henri IV écrit à l'Arlequin de M. le duc de Mantoue qui avait la meilleure troupe d'Italie; il comble de faveurs la célèbre Isabelle Andreini, à laquelle le cardinal Aldobrandini faisait les honneurs de sa table, que le Tasse et l'Arioste chantèrent, qui écrivait des vers, des pièces de théâtre et fut couronnée par des Académies.

Quant à Marie de Médicis, elle multiplie les avances à Arlequin pour qu'il vienne la voir, l'appelle mon compère, souffre qu'il la nomme ma commère, accepte d'être marraine d'un de ses enfants. Les voyages des comédiens se négocient entre la reine et le duc de Mantoue avec le sérieux d'une affaire d'Etat: avant leur retour en 1608, les pourparlers durent près d'un an et demi: car la vanité, les prétentions pécuniaires, les rivalités des acteurs mettent à chaque instant des bâtons dans les roues.

...

Victor du BLED.”

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13 juin 2013 4 13 /06 /juin /2013 08:34

Pensées sur les spectacles

 

de Mr. Nicole (extraits).

 

I. Le grand écueil de tous les hommes, et surtout des jeunes personnes, est de vouloir éprouver si ce qu'on leur représente comme dangereux l'est autant qu'on leur dit. Ils croient qu'ils jugeront mieux de tout par leur propre essai que par la lumière d'autrui ou par la simple défense de la loi. Ils espèrent qu'il y aura une exception pour eux, et qu'ils auront assez de discernement et de force pour découvrir le piège où tombent les autres et pour l'éviter.

II. Ils ignorent que c'est ainsi  que le péché  est entré dans le monde et que le s hommes ne meurent que parce que la première femme aima mieux éprouver si elle mourrait en désobéissant que d'obéir et de vivre. Ils ne savent pas que cette sorte de curiosité est déjà  un grand mal, et que c'est être tombé aux yeux de Dieu que de se laisser affaiblir par la tentation de juger de ses commandements par sa propre expérience. Enfin, ils ont oublié que l'épreuve du bien et du mal n'apprend à connaître l'un que parce qu'on l'a perdu, et l'autre que parce qu'on y est condamné.

III. Comme la loi de Dieu est juste et sainte, on ne doute  de sa justice que parce qu'on est dans les ténèbres, et l'on ne s'expose jamais à la violer pour en faire l'épreuve qu'en méritant de tomber dans des ténèbres infiniment plus grandes.

IV. Aussi de tels essais ne sont jamais impunis. Car ou ils affaiblissent, ce qui est leur effet ordinaire, ou ils rendent présomptueux, ce qui est un mal sans comparaison plus grand. Souvent même ils font l'un et l'autre à l'égard d'une même personne qui revient des spectacles avec moins de force et plus d'orgueil, et qui n'est présomptueuse que parce qu'elle a mérité de ne pas connaître ce qu'elle vient de perdre. Car c'est une maxime certaine que l'orgueil est toujours dans la même proportion que la misère, et que rien ne marque ( masque?) plus une extrême faiblesse qu'une grande présomption.

V. Il y a plus d'espérance pour les personnes qui sont touchées des spectacles, mais dont l'esprit n'est pas séduit; qui sont faibles, mais qui l'avouent. Les autres sont plus à plaindre, parce qu'elles ont autant de faiblesse sans avoir autant de lumière, et qu'elles justifient ce que les autres voient bien qu'il faut condamner.

VI. Car il ne s'agit pas de dire qu'on est revenu du spectacle comme on y était allé. Les pertes qu'on y a faites sont d'un ordre bien différent de celles qui touchent les sens. Il faut n'avoir  pas tout perdu, et jusqu'à la lumière, pour pouvoir marquer ce qu'on a perdu. Le mal serait moins grand s'il avertissait. Il a tout son effet sans être aperçu; et comme on n'est point instruit de ce qui est essentiel à la droiture et à l'innocence du coeur, on ne sait point aussi jusqu'où il s'affaiblit et se corrompt.

VII. Entre les jeunes personnes qui vont au x spectacles, y en a-t-il qui connaissent toute la pureté de l'Évangile, et toutes les obligations du baptême; qui sachent dans quel abîme de corruption l'homme est tombé; et par quels remèdes Jésus-Christ veut le guérir? Quelle croyance (quel crédit) méritent donc ces personnes quand elles assurent que les spectacles ne font aucun tort à leur vertu? Quand elles auront appris un jour de l'Écriture et de l'Esprit de Dieu en quoi consiste la vraie vertu, elles tiendront bien un autre langage.

VIII. En effet, ou le spectacle attache et fait plaisir, ou l'on en est mécontent. Dans le dernier cas, on montre par son chagrin ce qu'on désirait et ce qu'on était allé chercher. On se plaint de ce que par la faute de la pièce ou des acteurs l'esprit et le coeur ont été laissés immobiles; on a regret à l'innocence et à la tranquillité qu'on remporte. On s'était livré à tout ce qui pouvait agiter l'âme et lui faire sentir du plaisir par cette agitation, et rien ne découvre mieux cette volonté secrète que l'indignation contre les personnes qui n'ont pas su troubler notre repos.

IX. On veut donc que l'impression de tout ce qui est représenté passe dans le coeur, l'ambition, la fierté, le désir de la vengeance, l'amour et tous les autres mouvements. Tout cela ne plaît d'autant qu'il est senti, et l'on est content à proportion de ce que le sentiment a été plus vif et plus profond. Voilà ce qu'on loue. C'est à quoi le coeur se prépare, triste s'il n'est blessé, et satisfait si les plaies descendent bien avant.

X. Tout ce qui est spectacle est passion. Les sentiments ordinaires et modérés ne frapperaient pas. Ainsi les sens n'y sont pas seulement séduits par l'extérieur, mais l'âme y est attaquée par tous les endroits où sa corruption est sensible.

XI. Car elle n'aime ces choses au-dehors que par ce qu'elles sont les images de ses maladies. Elle est flattée par tout ce qui flatte ses passions. Elle veut sentir ce qu'elle aime, et elle aime ce qu'elle veut sentir. Voilà ce qui mène aux spectacles. Mais c'est le comble de la misère de ne pouvoir trouver de plaisir que dans ses propres maux; de récompenser ceux qui les savent entretenir et les rendre incurables, au lieu de penser à les guérir; et il est incompréhensible que des chrétiens, qui doivent avoir appris qu'ils n'ont à combattre que leurs passions, croient  qu'il leur soit permis de les nourrir, de les exciter, et d'appeler à leur secours des maîtres encore plus entendus à les faire naître et à les inspirer.

XII. L'âme était déjà si languissante et si faible lors même que les objets étaient éloignés, et elle était si touchée de leur seule idée lorsqu'ils n'étaient présents qu'à sa mémoire; que sera-ce donc quand sa faiblesse sera livrée aux passions des autres, et qu'elle sera assez imprudente pour admettre dans son coeur tant de mouvements étrangers, et assez aveugle pour savoir gré à tous ceux qui les lui ont inspirés?

XIII. Si on haïssait sa propre injustice, on aurait horreur de tout ce qui la représente, et l'on regarderait comme ses ennemis tous ceux qui s'efforceraient de nous la faire paraître aimable; mais on ne veut point guérir, et l'on veut néanmoins sentir de la joie. Il faut donc que ce soit en devenant phrenetique, et en riant de ses propres maux.

XIV.  Les spectacles sont cette phrenesie réduite en art; et il n'y a pas de moyen plus court pour convertir en plaisirs des maladies qu'en nous renversant la raison. Car tout ce qu'on y voit et qu'on y entend ne s'adresse qu'aux sens et à la cupidité. Les maximes établies avec plus de soin sont les plus conformes aux passions et par conséquent les plus fausses, et si le vice y est quelquefois condamné, c'est pour en justifier quelqu'autre, plus éclatant, mais plus dangereux.

XV. On perd ainsi le discernement de ce qui est juste et de ce qui est injuste. On accoutume son coeur à tout: on lui apprend en secret à ne rougir de rien; on se dispose à ne pas condamner à son égard des sentiments qu'il a excusés, et peut être loués dans les autres; enfin, on ne voit plus rien de honteux dans les passions dont on craignait autrefois jusqu'au nom, parce qu'elles ont toujours été déguisées sur le théâtre, embellies par l'art, justifiées par l'esprit du poète, et qu'elles ont été unies à dessein avec les vertus et le mérite en des personnes que la scène nous représente comme des héros.

XVI. Il n'y a donc rien de plus dangereux, quand il s'agit des moeurs, que de vouloir voir ce que l'on ne veut pas être: car on devient aisément ce qu'on regarde avec plaisir, puisque c'est le plaisir qui tourne le coeur, et qu'il est impossible qu'il n'approuve pas ce qu'il goûte avec joie, et qu'il soit autrement disposé que ce qu'il aime.

XVII. Il est vrai que peu de personnes connaissent tout le danger des passions dont on n'est ému que parce qu'on en est le spectateur; mais elles ne causent guère moins de désordres que les autres, et elles sont encore en cela plus dangereuses que le plaisir qu'elles causent n'est point mêlé de ces peines et de ces chagrins qui suivent les autres passions, et qui servent quelquefois à en corriger; car ce qu'on voit dans autrui touche assez pour faire plaisir, et ne le fait pas assez pour tourmenter. C'est en cela qu'est l'artifice du théâtre, et c'est aussi en cela que consiste l'illusion et le danger. Car on ne se défie point de l'amour et de l'ambition quand on n'en fait que sentir les mouvements sans en éprouver les inquiétudes; et cela arrive toujours quand on n'en voit que l'image; mais l'image ne peut plaire sans remuer le coeur, et ce mouvement qui l'amollit et le corrompt a d'autant plus d'effet qu'il est plus doux, et qu'il avertit moins.

XVIII. C'est un effet du premier péché et la source de tous les autres de n'avoir point de goût pour les biens spirituels, et de n'en avoir que de faibles idées. La religion et la foi tâchent de remédier à ce désordre; et c'est en effet tout l'exercice du chrétien. Mais les spectacles rendent le dégoût des vrais biens encore plus grand et en affaiblissent encore plus les idées. On y apprend à juger de toutes choses par les sens, à ne regarder comme bien que ce qui les satisfait, et à ne considérer comme subsistant et réel que ce qui les frappe. Au lieu de travailler à guérir les plaies qu'ils ont faites à l'âme, et à la délivrer de la dépendance où elle est à leur égard, on fortifie les liens qui l'asservissent, on les multiplie, et on la contraint en quelque sorte à être toute dans les yeux et dans les oreilles.

XIX. On la tire du dedans, au dehors, où elle avait déjà tant d'inclination à se produire et à se répandre, et on la fait sortir de son coeur, où elle avait déjà tant de peine à rentrer. On lui cache son véritable bonheur; on l'amuse par des choses frivoles; et au lieu de satisfaire sa faim par une nourriture solide, on la trompe en ne lui donnant que des viandes peintes, ou en l'empoisonnant par l'erreur et le mensonge.

XX. On apprend ainsi deux choses également funestes: l'une de s'ennuyer de tout ce qui est sérieux, et par conséquent de tous ses devoirs; l'autre de trouver cet ennui insupportable, et d'en chercher le remède dans la dissipation. Le premier de tous ces désordres est un obstacle à toutes les vertus, et le second est une entrée à tous les vices; mais l'un et l'autre sont certainement la suite des spectacles, et toujours dans la même proportion qu'on les aime et qu'on y est assidu.

XXI. Il est vrai qu'on s'y ennuie aussi quelquefois; mais on n'en est pas moins coupable, et rien ne fait mieux voir au contraire combien on est injuste de chercher sa satisfaction dans des choses que le coeur trouve insipides, malgré sa corruption, et de n'être pas averti par son dégoût qu'il est destiné à un plus grand objet. Ceux mêmes qui sont le plus passionnés pour les spectacles en sentent bien le vide et le faux, s'ils ont de l'esprit, comme ceux qui connaissent le monde en connaissent bien l'injustice et la malignité, s'ils profitent de l'expérience; mais le coeur des uns et des autres n'en est que plus corrompu d'aimer ce qu'ils sentent bien qui n'est pas aimable, ni digne d'être aimé.

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5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 00:55

Jeux du cirque sous l’empire romain.

Je réunis depuis quelque temps de la documentation sur les jeux du cirque sous l’empire romain. Ces amusements, parfois cruels, étaient très variés ; en témoigne cet extrait d’un livre de 1888 sur les jeux, relatif aux funambules, humains ou animaux.

Jean-Louis Charvet.

«  Mais les Romains ne se contentaient pas de faire monter des hommes sur la corde raide, ils instruisaient des animaux à ces ascensions savantes. Sous Tibère, aux jeux Floraux, on vit un spectacle d'un genre particulier: des éléphants marchant sur une corde! Pendant le règne de Néron, un chevalier romain, montant un éléphant, courut sans tomber sur cette trame flexible. Pline parle de combats de gladiateurs où parurent "des éléphants qui firent quantité de tours de souplesse, lançant des épées en l'air, et qui même se battirent comme des gladiateurs, dansèrent la pyrrhique et marchèrent sur la corde." Chose incroyable! ces lourds mammifères, au dire du même écrivain, descendaient même à reculons.

Les Pères de l'Eglise s'élevèrent contre un spectacle si dangereux. Depuis l'établissement du christianisme, la vie d'un homme même le plus infime était comptée pour quelque chose; à quoi bon l'exposer inutilement? A l'époque dont nous parlons, il n'était plus question de matelas ni de filets destinés à l'amortissement des chutes. Les funambules tendaient leurs cordes à des hauteurs inouïes; ces cordes étaient obliques. "On ne pouvait y marcher - dit saint Jean Chrysostome dans un passage traduit par le savant bénédictin Bernard de Montfaucon - qu'en montant ou en descendant. Un coup d'œil mal dirigé, un manque d'attention, suffisaient pour précipiter le funambule dans l'orchestre. " Les danseurs qui divertissaient les Grecs du Bas-Empire étaient très-exercés dans leur art: "quelques-uns, ajoute l'écrivain pieux, après avoir marché sur cette corde, s'y dépouillaient et s'y revêtaient comme s'ils avaient été dans leur lit, spectacle que plusieurs n'osaient regarder, et les autres tremblaient, voyant une chose si périlleuse." »

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16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 23:22

Triomphe à Marseille en 1785 de la diva la Saint-Huberti.

MADAME-DE-SAINT-HUBERTI-001.jpg 

La gravure ci-dessus représente l’une des plus fameuses cantatrices de la fin du XVIII° siècle au sujet de laquelle j’écrirai sans doute quelque chose. En attendant, je donne ci-dessous un texte sur la réception extraordinaire que lui fit la ville de Marseille.

Jean-Louis Charvet.

« La Saint-Huberti, une des plus célèbres chanteuses d’opéra du siècle dernier, avait donné, en 1785, à Marseille, une série de représentations qui avaient enthousiasmé toute la ville.

La Didon de Piccini lui avait valu le plus éclatant des triomphes. L’attitude tragique de l’artiste, son jeu expressif, sa voix pathétique avaient produit sur les spectateurs une impression inoubliable. Aussi la population tout entière voulut-elle témoigner sa reconnaissance à cette reine du théâtre, par une fête comme Marseille n’en donna peut-être jamais aux rois de France.

Le 15 août, la Saint-Huberti, vêtue à la grecque, apparut, dans le port, sur une gondole aux armes de Marseille. Cette embarcation, superbement ornée, était manœuvrée par huit rameurs, vêtus également à la grecque, et suivie de deux cents chaloupes où se pressaient une foule de curieux qui acclamaient la cantatrice.

Celle-ci débarque au milieu de hourras et de vivats coupés par les bruyantes détonations de boîtes d’artillerie. Après un échange de compliments avec les autorités de la ville, elle remonte dans sa gondole, pour présider aux péripéties d’une joute émouvante. Le vainqueur vient déposer à ses pieds une couronne que cette reine du tournoi nautique s’empresse de lui rendre avec son plus gracieux sourire.

Ici, le programme de la fête subit un léger accroc. La municipalité avait voulu offrir à la Saint-Huberti le spectacle d’une grande pêche : mais les barques sont tellement pressées les unes contre les autres, qu’il est impossible de relever les immenses filets qui barraient une partie du port.

On revient donc à terre. L’explosion des boîtes d’artillerie annonce à la foule de nouveaux divertissements.

Couchée sur un divan à la turque qu’abrite des rayons du soleil couchant un magnifique dais aux armes de la ville, l’artiste voit s’enlacer autour d’elle, aux sons des tambourins et des galoubets, les mille replis d’une immense farandole, et chaque danseur s’incline en passant devant la reine de la fête.

Mais les derniers accents de cette musique champêtre se sont à peine éteints dans le murmure grandissant d’une foule nombreuse, que le maire de Marseille s’approche de la Saint-Huberti et lui tend respectueusement la main. Il la conduit, entre une double haie de pavillons brillamment illuminés, jusque sous un dôme de verdure, que les feux de Bengale éclairent de leurs flammes multicolores. De là, il la mène sous une vaste tente, dans une salle de spectacle, dont elle occupe, avec les notables de la ville, les premières places.

Sur la scène, se joue une pièce allégorique.

Les muses Polymnie, Euterpe, Melpomène et Thalie se disputent la palme. Apollon les met d’accord en leur présentant une divinité qui lles surpasse toutes : on devine sans peine quelle est cette déesse.

« Il faut la couronner, disent les Muses.

- Hélas ! réplique Apollon, elle a enlevé depuis longtemps toutes les couronnes. »

Mais le dieu se ravise, il détache le laurier qui orne son front et vient l’offrir à la dixième Muse, à la Saint-Huberti qui monte alors sur l’estrade et prend place entre Melpomène et Polymnie.

C’est l’heure du bal. De nombreux quadrilles, des menuets et des branles viennent apporter à la fête un nouvel élément de curiosité.

Cependant, une autre heure a sonné, heure non moins intéressante et non moins appréciée à Marseille que partout ailleurs, celle du souper.

Une table de soixante couverts est dressée dans une salle fermée, suivant la coutume du pays, par une grille de bois. Est-ce l’odeur des mets exquis servis aux convives, est-ce l’enthousiasme d’un dilettantisme de terroir qui surexcite la population avidement pressée contre cette fragile barrière ? Toujours est-il que la grille va s’effondrer sous l’énorme poussée de la foule, quand une idée géniale passe subitement par la tête d’un des invités : notre homme entonne un grand air de la Didon. Les masses s’arrêtent, n’osent bouger dans la crainte de perdre une mesure, puis, à la dernière note, reprennent en chœur le morceau.

A son tour, la Saint-Huberti se lève, et, pour remercier la ville de Marseille d’un accueil qui lui fait verser des larmes, elle chante des couplets en patois provençal.

L’enthousiasme dégénère alors en délire : la santé de la cantatrice est portée au milieu de formidables vivats, et les danses reprennent jusqu’au matin, au milieu de feux d’artifice dont les flots de la Méditerranée reflètent les fugitives clartés.

……………………………………………………………………………………………………………………………………………………………

Ce n’est pas sans raison qu’Apollon se plaignait de voir les couronnes accaparées par une seule artiste. La Saint-Huberti, quittant Marseille le lendemain, emportait plus de cent couronnes sur l’impériale de sa voiture. »  

 

Article de Paul d’Estrée, dans le Journal des voyages, deuxième tome de 1900, page 151.

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15 août 2010 7 15 /08 /août /2010 07:40

Lu dans le "Démocrate de Vaucluse" du dimanche 27/9/1868:

 

Théâtre de Carpentras.

Nous avons assisté, jeudi passé, à une représentation donnée par le théâtre de Famille, au bénéfice d'une dame artiste, alitée depuis plusieurs mois; cette représentation a eu lieu avec le bienveillant concours des principaux artistes en ce moment à Avignon.

Mesdames Régis et Guillerot ont été les étoiles de la soirée; Mlle Anna Guillerot a chanté avec beaucoup de goût le duo des Brésiliennes, et avec finesse la chansonnette: Que les hommes sont laids; M. Charvet, charmant amateur de la ville, n'a pas oublié la sienne, en venant de suite après, chanter: Une femme!.. c'est laid!...

MM. Brossard, Renaud, Raymond, Granier, Emile, l'excellent tyrolien; Mlles Joséphine, Rosine et Philippine ont eu aussi leur part de succès. Cette soirée, en un mot, a atteint le but que tout le monde espérait, et la recette a été des plus satisfaisantes.

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